Les projets d’accès à l’eau potable : l’histoire d’un échec ?

Regard critique sur la philanthropie de l’eau

        En 2015, près de 6,6 milliards de personnes dans le monde ont accès à un point d’eau amélioré (c’est à dire un point d’eau protégé par la contamination extérieure) ; soit 91% de la population mondiale, contre 76 % en 1990. Les efforts conjoints portés par les organisations non gouvernementales (ONG), organisations internationales et gouvernements ont permis l’installation de très nombreux points d’eau aux quatre coins du globe. En Afrique sub-saharienne seulement, entre 600 000 et 800 000 pompes à eau manuelles ont été installées depuis une vingtaine d’années.

Pourtant, la réalité derrière les projets de développement est complexe, écrivait dès 2010 Ned Breslin, président de l’ONG Water For People. Près de 50 000 points d’eau en zone rurale seraient cassés en Afrique, Asie et Amérique Latine. Depuis 20 ans, 30% des points d’eau installés seraient rapidement dysfonctionnels, représentant un gâchis dans l’investissement de près de 1,5 milliards de dollars !

L’image d’enfants tout sourire buvant de l’eau issue de robinets tout neufs, ou au contraire, celle des femmes collectant une eau marron au bord d’une rivière, ne racontent pas toute l’histoire, d’après Ned Breslin. La vraie image est celle de femmes qui tous les jours marchent jusqu’à des pompes à eau cassées, un sceau à la main ou sur la tête, avant de devoir retourner jusqu’à l’étang qu’elles espéraient voir disparaître de leur quotidien.

Ces chiffres sont connus des organisations internationales, pourtant ils ne sont pas communiqués au grand public, car susceptibles de décrédibiliser la cause et par conséquent d’affecter son envie d’aider les plus démunis.

Des projets « gratuits » ?

Comment expliquer une telle situation ? Selon Ned Breslin, c’est le mode de financement de ces projets qui est largement responsable de la faible durabilité des pompes à eau installées  et donc de leur incapacité à sortir définitivement les populations de la pauvreté. Généralement orientés à court-terme et financés à 100 % par des organisations étrangères, les projets s’appuient sur le constat que les populations n’ont pas les moyens d’y contribuer. En réalité, les populations dans ces pays payent déjà l’eau et bien plus cher qu’en Europe, malgré le différentiel énorme de qualité ! Afin de s’assurer de l’implication des populations dans les installations d’accès à l’eau et malgré leur manque de ressources financières, de nombreuses ONG demandent aux communautés une contribution en temps de travail et en nature en fournissant des matières premières locales. Cette méthode appelée « sweat equity », est considérée par les ONG comme un moyen de faciliter l’appropriation des projets par les communautés locales.

Ainsi, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine regorgeraient de projets ratés, mais aussi de projets « gratuits » pour lesquels on n’a jamais demandé aux communautés et gouvernements locaux de contribuer au financement des infrastructures. Des investisseurs raisonnables payeraient-ils pour un tel projet ?

Les questions d’argent sont centrales dans le succès de ces projets car les infrastructures exigent une maintenance dans le temps.

Cette approche basée sur la charité mène à des projets peu efficaces et peine à transformer la vie des gens, malgré les discours du secteur, car payer l’intégralité du projet instaure dès le début une situation de dépendance.

La participation financière des communautés comme gage de succès

Des approches alternatives, répartissant davantage la responsabilité financière, sont selon Ned Breslin bien plus efficaces. Certaines ONG ne financent des infrastructures que si elles sont cofinancées par les gouvernements locaux et les communautés, quand certains pays préfèrent faire reposer le coût des infrastructures en majorité sur la communauté, considérant qu’elle doit mesurer dès le début le coût de maintenance du système dans la durée. Certains programmes proposent aux communautés un large spectre de technologies, dont les coûts de maintenance et éventuellement de remplacement sont variables. Des programmes vont même jusqu’à imaginer des tarifs différentiels en fonction des revenus des familles, facilitant l’accès pour les orphelins, mères seules ou personnes âgées.

La participation financière des communautés dans les projets est donc clé afin de s’assurer d’une bonne appropriation des projets par les bénéficiaires, et de leur continuité dans la durée. L’attention devrait être portée davantage sur l’impact de long terme plutôt que sur le nombre de bénéficiaires touchés lors du lancement des projets, souvent mis en avant comme preuve de succès des opérations de développement.

« Pump for Life » en Tanzanie : un forfait mensuel abordable pour la maintenance des pompes à eau

C’est justement à partir de ce constat que l’entreprise sociale MSABI – pour laquelle nous travaillons actuellement – a lancé le projet « Pump for Life », un système de micro-assurance des pompes à eau. Pour 5 $ par mois, MSABI s’engage à réparer tous les problèmes techniques auxquelles sont confrontées les communautés, et à effectuer un contrôle mensuel afin de prévenir d’éventuelles pannes.

Ce système de maintenance est-il une réponse efficace au problème des pompes à eau cassées et abandonnées ? La participation financière des communautés est-elle juste ? Quel est l’impact de ce projet sur la santé des habitants, le développement économique, et l’éducation ? Voilà les grands enjeux auxquels l’équipe AQWA tentera d’apporter des éléments de réponse… d’ici mi-décembre.

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Connu pour son regard critique sur le secteur WASH, Ned Breslin a été récompensé en 2011 par le prix « Skoll Award for Social Entrepreneurship », pour la création d’un outil de suivi appelé FLOW (Field Level Operations Watch). Ce dernier permet de collecter et d’analyser à distance des données sur l’état des pompes à eau, facilitant ainsi leur réparation. 

Lire l’article « Rethinking Hydro‐Philanthropy » de Ned Breslin, président de l’ONG Water for People

 

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