Rajasthan : notre expérience dans l’univers Barefoot College

C’est une toute autre Inde que nous avons découverte lors de notre seconde mission. Après un mois et demi dans le Tamil Nadu, nous nous sommes envolées vers le Rajasthan, terre aride du Nord Ouest de l’Inde, non loin du Pakistan, fortement marquée par une influence « orientale ». En témoignent, entre autres, les paysages désertiques et chameaux, les turbans des hommes et les voiles légers des femmes se couvrant le visage avec pudeur.

Nous avons donc posé nos backpacks dans le petit village de Tilonia pour 6 semaines, sur le campus de l’ONG Barefoot College, notre partenaire. Créée en 1972 pour répondre au défi majeur de la sécheresse au Rajasthan, l’ONG développe de nombreux projets de collecte des eaux de pluie (étangs, barrages, système de rétention d’eau de pluie sur les toits, etc.) et a aujourd’hui étendu son champ d’action à de nombreux autres secteurs. Barefoot College souhaitait  mesurer l’impact social de tous ses projets liés à l’eau. En 6 semaines, nous nous sommes concentrées sur un projet emblématique de l’ONG, et avons fait en sorte de lui donner les capacités de répliquer cette étude pour les autres projets.

Étang réhabilité à Chota Narena

Traditionnellement au Rajasthan, chaque village construit un ou plusieurs étangs pour faciliter la rétention d’eau lors des moussons et ainsi faciliter la disponibilité de l’eau tout au long de l’année. Pourtant, nombre d’étangs ne sont pas entretenus et disparaissent progressivement, parfois faute de moyens. C’est pourquoi Barefoot College a décidé en 2015 d’aider le village de Chota Narena à rénover un étang dont 5 villages aux alentours bénéficient. Non seulement cette rénovation permettrait-elle de recharger les puits et pompes à eau par infiltration des eaux de pluie dans les sols (en complément des eaux souterraines), mais elle faciliterait surtout l’accès à l’eau pour les animaux d’élevage, et améliorerait la qualité du sol pour la production agricole. L’enjeu premier était celui de l’accès à l’eau pour les animaux, dans une région où près de 90% des foyers vivent au moins partiellement de l’élevage.

Interviews dans les villages, parfois avec un large public

 

Réunion avec les représentants du village de Chota Narena

Pour mesurer l’impact de ce projet sur la population, nous avons mené pendant près de 3 semaines, 1 réunion avec les représentants d’un village (tous masculins) , 249 interviews auprès d’éleveurs, hommes et femmes, issus de 13 villages (bénéficiaires de l’étang ou non bénéficiaires) et avons toutes approximativement bu 77 thés généreusement offerts à l’arrivée dans chaque maison. Une parenthèse s’impose sur ce thé (ou plutôt « chai »), différent de celui qu’on connaît en Europe : très sucré, il est adouci par une généreuse quantité de lait tout frais (de vache, chèvre, ou même buffle) et assaisonné aux goûts de la maîtresse de maison (cardamome, gingembre et autres épices dont seules les indiennes ont le secret).

« Nous sommes arrivées en pleine période de récolte »

Parce que le terrain réserve bien souvent des surprises, les difficultés logistiques n’ont pas manqué ! Nous sommes arrivées en pleine période de récolte, un moment où toute la famille est mobilisée pour donner un coup de main. Il n’était donc pas évident de trouver des paysans prêts à nous accorder 45 minutes de leur temps, mais nous n’avons pas hésité à nous rendre parfois directement dans les champs ! Le bonus ? On nous offrait généreusement des branches de céréales fraichement coupées (« black gram », type de lentilles) que les rajasthanis adorent grignoter crues à toute heure. Le principal challenge a plutôt été celui des traducteurs (2 à 3 par jour au lieu de 4), qui n’avaient pas tout à fait le niveau escompté en anglais – c’est le moins qu’on puisse dire – ce qui n’est pas venu à bout de leur motivation, leur persévérance et leurs sourires profondément touchants.

L’impact révélé par notre étude reste assez limité, en raison de la « nouveauté » du projet, terminé seulement en juin dernier. Si la réhabilitation de l’étang a permis d’améliorer la rétention d’eau dans les villages bénéficiaires, l’impact sur la production agricole, la production de l’élevage et in fine, sur la situation économique, ainsi que sur le bien-être et la santé des populations a besoin de plus de temps pour se manifester avec force. Les tendances que nous avons décelées pour ces catégories d’impact prennent cependant toutes la bonne direction.

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De cette mission, nous retiendrons d’abord notre rencontre avec ce peuple de caractère, ô combien chaleureux. Comment oublier ces voiles roses, rouges, oranges, qui s’agitent dans les champs lumineux au rythme du labeur de leurs propriétaires, comme des tâches colorées au milieu d’un tableau impressionniste ? Comment oublier leurs bracelets en argent, lourds comme le plomb, épais comme une chaîne, qui viennent orner la cheville de toutes les femmes mariées, à la finalité prétendument esthétique ? Comment oublier la force se dégageant des femmes âgées, marquées par la vie, qui nous offraient un thé en nous tirant le bras, sans nous laisser le choix ? Les points noirs qui maquillent le visage des enfants, afin de les protéger du mauvais sort ? Nos ridicules tentatives de traite de vaches, chèvres, buffles et autres femelles ? Les foules de gosses à l’hygiène toute relative suivant attentivement le moindre de nos faits et gestes, dans l’attente d’un « good morning » ou d’un « selfie » ?

« NOS RIDICULES TENTATIVES DE TRAITE DE VACHES, CHÈVRES, BUFFLES »

Cette mission, c’était aussi une incroyable opportunité de découvrir l’écosystème de Barefoot College (retrouvez l’histoire de Barefoot College racontée par son fondateur Bunker Roy, dans ce brillant Ted Talk).

« L’esprit de Gandhi vit au Barefoot College » dit-on à Tilonia, ce village où « on refuse d’écouter ce que les experts des grandes écoles disent ». Ce monde a appris à sous-estimer la très grande capacité des villageois à reconnaître et résoudre leurs propres problèmes. Partout, sauf à Tilonia, où depuis les années 1970, on a mis en pratique les apprentissages de Gandhi sur la valorisation des savoirs-faire ancestraux, la simplicité et la renonciation.

« tout le monde vit, mange et travaille ensemble, souvent assis par terre »

À Tilonia, on est fiers d’annoncer que tout le monde vit, mange et travaille ensemble, souvent assis par terre, qu’il n’y a pas de place ici pour l’enrichissement personnel, et que tous sont égaux. Cette philosophie était d’autant plus révolutionnaire il y a quelques décennies qu’elle s’est construite dans une société paralysée par un système de castes millénaire. « Nul ne nous rejoint pour gagner de l’argent ou dans l’espoir d’obtenir un emploi. Ceux qui viennent le font pour le défi, avec le désir d’apporter un changement fondamental et durable, la volonté de tester de nouvelles idées quitte à faire des erreurs. »

Vivre sur le campus de Barefoot College pendant 6 semaines s’annonçait donc comme une belle aventure en soi. « Tous assis par terre ». Déjà frappées au cours de notre voyage par le rapport au sol très différent du nôtre qu’ont de nombreuses cultures en Afrique et en Asie, nous avons été particulièrement mises au défi par Barefoot College, qui fait de la position en tailleur le symbole de sa philosophie. On met de côté nos critères français, et on joue le jeu de la simplicité et de l’intégration, non sans frustrations et douleurs articulaires, nous devons l’admettre ! Et entre nous, on n’a jamais autant parlé des délicieux mets français que face à la monotonie des plats servis à la cantine du campus, dégustés assis par terre, en cercle, dans un concert de bruits de bouche et rots généreusement offert par nos amis indiens. Travailler avec une ONG « grassroot » comme Barefoot, employant en théorie seulement des locaux, c’est aussi ne pas pouvoir communiquer, autrement que par les gestes, avec toute une partie du personnel, peu ou pas familiarisée avec l’anglais.

« Solar mamas », le jour de leur « graduation »

Le modèle Barefoot est pourtant en pleine transformation. En témoigne notre présence sur ce campus, nous citadines, éduquées et européennes venues partager nos pratiques plutôt empreintes du milieu « corporate » occidental. En témoignent également le passage de la banque d’investissement Goldman Sachs en mars dernier, ou le soutien financier de Coca-Cola, déjà effectif. Comment développer son activité dans 80 pays sur 4 continents tout en gardant sa philosophie première ? Comment parler le langage des philanthropes et investisseurs, tout en restant une organisation du peuple, et par le peuple ? Sur le campus, 4 mondes se croisent : les employés locaux, engagés parfois depuis 20 ou 30 ans ; les « fellows », une dizaine de jeunes ingénieurs issus des meilleurs universités indiennes souhaitant s’investir, au moins pendant un an ou deux, dans une cause porteuse de sens ; le staff et les volontaires internationaux ; et les curieux de passage, venus en groupe, à la journée, sentir la vibration Barefoot College. Ces 4 mondes interagissent, collaborent, partagent, mais parfois sans se comprendre réellement. C’est cette effervescence sur le campus que nous avons adoré ! Mais les symptômes de l’organisation ne révèleraient-ils pas un peu de la schizophrénie ?

Véritable laboratoire d’innovation sociale, Barefoot College étonne aussi par sa capacité à créer, et à créer différemment. Nous avons eu plaisir à découvrir tous les projets mis en œuvre par l’organisation ! Parmi eux, il y a bien sûr le célèbre programme des « solar mamas », qui quittent leur village aux 4 coins de la planète pour suivre une formation pendant 6 mois à Tilonia et rentrent ensuite chez elles en tant qu’ « ingénieures », expertes de l’énergie solaire. Citons aussi les « night schools » permettant aux enfants d’agriculteurs ou d’éleveurs d’accéder à l’éducation après leur journée de travail, les projets de permaculture et la pépinière, les spectacles de marionnettes pour distraire et sensibiliser les villageois, la production et commercialisation de l’Amritchura (complément alimentaire fait à partir des céréales présentes au Rajasthan et visant à réduire les risques d’anémie), l’artisanat, la production de miel (réalisée par des grand-mères dans certains pays), ou encore le développement de la marque B.barefoot pour étendre leurs débouchés commerciaux à l’international.

« VÉRITABLE LABORATOIRE D’INNOVATION SOCIALE, BAREFOOT COLLEGE ÉTONNE AUSSI PAR SA CAPACITÉ À CRÉER »

Bref, tout ne peut être dit sur Barefoot College en un article. Alors si vous passez par le Rajasthan, n’hésitez pas à venir de vous-même vous inspirer de l’énergie de Tilonia, qui n’est décidément pas un village comme les autres.

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