La fabuleuse histoire de Ramniwas, ou l’incarnation du projet Barefoot College

Ramniwas est né dans un petit village au Rajasthan, cet État du Nord à l’influence orientale, dont le nom évoque la splendeur de l’époque des Maharajas, avec ses milliers de palaces, palanquins à dos d’éléphant et bijoux aussi scintillants que les étoiles du désert que la région abrite.

Ramniwas est né loin, très loin de ce monde de luxure. Il est venu au monde dans une famille Dalit, caste des Intouchables, grande perdante de l’une des plus anciennes hiérarchies sociales de l’histoire de l’humanité, qui façonne le sous-continent indien depuis deux millénaires.

Le système de castes en Inde institutionnalise et perpétue les inégalités entre les hommes, en établissant un « classement des êtres selon leur degré de dignité », aux dires de l’anthropologue Louis Dumont. Selon un des textes fondateurs de l’hindouisme, Dieu aurait créé les hommes à partir de son propre corps, et en fonction de 4 degrés de pureté : de sa bouche naquirent les brahmanes (les prêtres) ; de son bras les kshatriya (les guerriers et seigneurs) ; de sa cuisse, les vaishyas (les commerçants et agriculteurs) ; de son pied, les shudras (les serviteurs). Les intouchables n’apparaissent pas dans cette catégorisation : ils sont hors castes, hors statut, vides de toute dignité car leur âme est réputée impure. « Nous sommes comme des animaux », confie Ramniwas.

Dès le plus jeune âge, le statut de Ramniwas était comme marqué au fer rouge sur sa peau brunie par le soleil. Les Dalit vivaient en dehors du village, afin de les isoler de tout contact avec les « autres » hommes. Exclus des principales sources d’accès à l’eau, ils sont contraints de marcher plusieurs kilomètres pour accéder à un puits doté d’une eau de qualité inférieure. Ses ancêtres n’ont pas eu la possibilité d’aller à l’école, qui était située à l’intérieur du temple auquel les Dalit ne peuvent accéder.

Mais Ramniwas a eu une chance que ses aînés n’ont pas eu : le droit à l’éducation. Une école a en effet été construite à l’époque en dehors du temple, supprimant un obstacle à l’instruction jusqu’alors immuable. Bien loin des concepts « de liberté, égalité, fraternité » qui constituent le socle de l’apprentissage dans nos institutions françaises, l’école n’a pas été un oasis fait d’égalité pour Ramniwas. Malgré les uniformes, les statuts sociaux ne restaient pas à la porte de l’école. Seul Dalit de son école, il pouvait oublier la moindre amitié avec ses camarades. Pas d’accès à la pompe à eau de l’école. Le dernier servi à la cantine. Chaque activité était l’occasion de lui rappeler sa différence. Un jour, il reçu un prix pour ses bons résultats, mais la récompense fut amère pour Ramniwas, à qui le principal de l’école a jeté la coupe avec dédain.

Un événement marque un tournant dans sa vie alors qu’il a 12 ans. Quelqu’un arrive à l’école et demande qui est Dalit. On le montre immédiatement du doigt. « Ta communauté a des difficultés d’accès à l’eau, n’est ce pas ? » lui demande l’homme, venu de la part de l’ONG Barefoot College. Ramniwas confirme ses difficultés au quotidien et Barefoot College se décide à venir en aide à sa communauté. Le reste du village se révolte alors du soutien dont les dalits bénéficient, et exerce une forte pression afin que ces derniers y renoncent ! L’ONG trouve alors un compromis : une pompe à eau sera aussi construite pour le village, mais la pompe à eau pour les dalits sera construite prioritairement. Les représentants du village affirment que les dalits n’ont pas de besoins, c’est pourquoi Barefoot College demande à Ramniwas, seule plume de sa famille, de rédiger une lettre officielle pour attester de la situation. Et c’est ainsi que Ramniwas « apporta l’eau dans sa communauté », non sans fierté.

À l’école, son esprit travaille et grandit. Il y découvre alors son droit à l’égalité et l’interdiction de la discrimination basée sur la race, religion ou caste, ainsi que l’abolition de « l’intouchabilité », stipulés dans la constitution indienne. Il réalise qu’il a des droits, tout simplement. Il est de plus en plus déterminé à bouger les lignes.

À 18-20 ans, il repense à cette ONG qui l’avait soutenu dans sa jeunesse, et part à sa recherche. Quand il arrive sur le campus de Barefoot College à Tilonia, à quelques dizaines de kilomètres de chez lui, il est ébahi : il y découvre un monde sans castes, où tous sont égaux et participent au développement de la communauté. Il veut y prendre part lui aussi ! C’est ainsi qu’il rencontra le fondateur, Bunker Roy. Surpris de voir cet homme important habillé simplement, en tenue traditionnelle du Rajasthan, et assis par terre en tailleur, il n’en est pas moins intimidé par cette rencontre. Ramniwas lui raconte son histoire toute personnelle avec Barefoot College, et sa volonté de participer au projet. « Que peux-tu apporter ? » lui demande Bunker. Ramniwas est prêt à tout faire, « même le ménage », mais Bunker lui propose à sa grande surprise un poste de comptable. Ce métier lui paraît alors hors d’atteinte, mais le fondateur le rassure : « Si tu as des difficultés au début, je t’aiderai, ce n’est pas un problème ! ».

Ramniwas rejoint alors la famille Barefoot, en tant que comptable. Après cinq années, il quitte les chiffres pour l’art et la création, en devenant un des marionnettistes de l’organisation. Depuis des siècles, les marionnettes circulent au Rajasthan de village en village pour raconter des histoires, traditionnellement celles du royaume. Depuis sa création, Barefoot College vise à raviver ce savoir-faire traditionnel, mais surtout à l’utiliser comme un outil de communication et de sensibilisation auprès des communautés. Aujourd’hui, Ramniwas et son équipe organisent de nombreux spectacles pour aborder avec les villageois les principaux problèmes de société comme l’environnement, le droit des femmes, l’alcoolisme… sans oublier son combat le plus intime, celui des discriminations inter-castes. Et bien que le métier de marionnettistes soit traditionnellement réservé à une caste située en bas de la hiérarchie social, il n’était accessible qu’en rêve à un Dalit; l’histoire de Ramniwas est ainsi la preuve vivante que la mobilité sociale est désormais possible et que les moeurs évoluent dans le bon sens en Inde, bien que très lentement.

 

Ramniwas et l’une de ses marionnettes – © OneAction

 

Publicités